Exhibition

catalogue:

Des ensembles faits des fragments d’un même monde - 2011

gallery:

Lucien Schweitzer - Luxembourg

text by:

Jean-Luc Chalumeau

Des ensembles faits des fragments d’un même monde

En décembre 2010, Nathalie Du Pasquier présentait dans le cadre de Assab One, à Milan où elle vit et travaille, une installation qui résumait parfaitement sa démarche. De part et d’autre d’une porte ouverte, on voyait une peinture apparemment abstraite dans l’esprit de Mondrian et une sorte de bibliothèque dont les quatre étages étaient garnis d’objets en trois dimensions tels que bouteille, entonnoir ou bidon et de formes géométriques abstraites comme des cubes ou des parallélépipèdes. Tous ces éléments étaient peints de couleurs uniformes franches subtilement alternées. « Les dix dernières années, a expliqué l’artiste, je construisais des maquettes pour mes peintures à l’aide d’objets usuels. Je prépare des éléments de bois que je peins et que j’organise jusqu’à trouver la composition qui me satisfait. Ces constructions sont petit à petit devenues plus complexes et maintenant elles existent indépendamment des peintures. » Les œuvres de Nathalie Du Pasquier sont nommées par elle des « ensembles », et elle fournit une définition précise de ce mot : "Collection d’éléments, en nombre fini ou infini, susceptibles de posséder certaines propriétés (notamment dont le critère d’appartenance à cette collection est sans ambiguïté), et d’avoir entre eux, ou avec des éléments d’autres ensembles, certaines relations".

Voilà qui est contradictoirement à la fois fort précis et tout à fait vague. En tout cas le charme évident de l’œuvre et l’indécision de sa définition invitent à y aller voir de plus près. Cette ancienne co-fondatrice du groupe Memphis en compagnie d’Ettore Sottsass, qui dessina beaucoup de motifs pour des textiles, tapis et meubles, entretient-elle encore des relations plus ou moins traditionnelles avec l’esprit décoratif, ou s’agit-il de tout autre chose, en l’occurrence d’une recherche originale sur les rapports entre l’objet esthétique et l’objet usuel ?

Observons d’abord que l’objet esthétique ne peut être simplement un objet usuel, car l’important n’est pas, pour ce qui le concerne, le geste qui l’utilise, mais bien plutôt la perception qui le contemple. De toute façon, chez Nathalie Du Pasquier, nous ne sommes jamais placés dans la situation de qui regarde un objet orné, l’ornement étant destiné à attirer l’attention et à plaire. Les bouteilles, pots, tasses, cubes et boîtes signés Du Pasquier sont tous recouverts d’une couleur parfaitement uniforme et en quelque sorte neutralisante. Le contraire des antiques machines à coudre Singer par exemple, certes peintes en noir, mais ensuite agrémentées de fleurs et volutes d’or soigneusement tracées à la main ! Les objets choisis par l’artiste sont par ailleurs parfaitement ordinaires : ils n’ont pas été sélectionnés en raison d’une beauté intrinsèque.

Nous en venons à nous dire que la différence entre les objets usuels et ceux que nous présente Nathalie Du Pasquier tient à l’absence de présence humaine dans les premiers et à l’intense personnalisation des seconds. Dans l’objet usuel, la forme dit qu’il est fabriqué, mais ne dit rien du fabricant. Or l’objet esthétique conçu par l’artiste n’explique rien quant à lui, mais il montre l’auteur. D’ailleurs, il arrive à Nathalie Du Pasquier de rompre toute relation formelle avec le monde des objets usuels : White cabin n° 2 (2011), par exemple, nous apparaît comme un objet qui ne nous parle que de lui-même en même temps qu’il nous instruit de l’auteur. Dans ses ruptures de proportions, dans l’inimitable et facétieux agencement des formes qui le composent (et qui constituent un « ensemble ») nous reconnaissons l’univers spécifique de l’artiste avec, en particulier, sa manière si profondément originale d’introduire de l’humour – son humour – dans l’agencement de modules géométriques simples. Ici, ce n’est nullement la biographie qui nous informe sur l’auteur, mais c’est plutôt l’œuvre, et nous sentons que la biographie de Nathalie Du Pasquier ne pourra éventuellement nous instruire que si elle a d’abord été elle même en quelque sorte « instruite » par l’œuvre.

Nous en arrivons ainsi à l’essentiel : c’est-à-dire le style. La différence entre l’objet esthétique et l’objet usuel est comparable à celle qui oppose les deux fonctions du langage : la transmission d’une signification impersonnelle et l’expression d’une personne. Dans ce dernier cas, il y a activité organisatrice refusant les hasards et recherchant la « composition satisfaisante », comme dit Nathalie Du Pasquier. En maîtrisant ses ensembles, elle accède au style, qu’il faut distinguer du métier. Sans doute tout art est-il d’abord métier, mais un métier qui permet à l’auteur de s’exprimer et d’être lui-même. Nathalie Du Pasquier « prépare » ses éléments, elle les « organise » : il y a préméditation de l’œuvre, mais pour mieux livrer finalement la spontanéité humaine. Devant tout ensemble ou tout tableau de cette artiste, nous discernons une certaine relation au monde du créateur qui existe par cette création, parce qu’il l’a vécue bien plus qu’il ne l’a suscitée.

Voici expliqué l’effet de « ressemblance » qui caractérise les œuvres de Nathalie Du Pasquier, si diverses qu’elles soient, en deux comme en trois dimensions. C’est que cette ressemblance ne procède pas de l’application en série d’une même recette (il ne s’agit pas de l’habileté de l’artisan) mais vient de la passion d’une artiste qui cherche à s’exprimer sans tricher. « Je suis une travailleuse » dit modestement l’artiste qui s’empresse d’ajouter aussitôt : « j’essaie d’apporter du neuf ». Du neuf, sans aucun doute, mais à partir d’un fond emprunté à toute l’histoire de la peinture, celle de l’Italie en particulier, où elle a choisi de vivre. Le caractère architectural de ses compositions en témoigne, où les droites prédominent plutôt que les courbes, offrant un écho aux compositions de Piero della Francesca au sein desquelles les « architectures d’architecte » donnaient naissance à une « architecture de peintre » à laquelle Nathalie Du Pasquier est sensible. Tout comme elle se découvre des affinités avec les architectures métaphysiques d’un De Chirico, sans renier pour autant les plus français des peintres, Poussin et Chardin. Le premier prenait soin de fabriquer des petites figures et objets pour mieux composer ses tableaux, qui proposent de ce fait eux aussi des « ensembles » au sens où elle l’entend. Le second installait ses objets selon une mise en scène et un cadrage minutieux.

Si bien que dans les œuvres de Nathalie Du Pasquier, comme dans celles de ses prédécesseurs, la norme esthétique règle la forme, impose même des déformations qui nous apparaissent comme des rimes plastiques ou des ruptures de rythme nullement arbitraires, mais révélatrices d’un visage du monde propre à l’artiste, par lequel elle se reconnaît et par lequel nous la reconnaissons nous aussi. Nathalie Du Pasquier dit quelque chose qu’elle est seule à pouvoir dire, parce qu’en ses œuvres nous découvrons une parfaite adéquation entre la forme et le contenu. On comprend par là que le décoratif n’atteint pas au style, puisque l’ornement n’a rien à dire.

Or nous éprouvons fortement chez Du Pasquier la présence et la puissance d’un style (autre mot pour dire « le monde d’un auteur »), ce qui n’a finalement rien à voir avec le décoratif. D’une œuvre à l’autre, un effet de « ressemblance » est perceptible, que nous venons d’ évoquer, caractéristique des authentiques œuvres d’art échappant au décoratif (où il n’y a pas ressemblance mais simplement répétition). Cela est vrai en littérature, en musique et dans l’art plastique. Souvenons-nous du commentaire lumineux adressé par le narrateur de Proust à Albertine à propos de Vermeer : « Vous m’avez dit que vous aviez vus certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme… » Chez Du Pasquier, nous rencontrons toujours les mêmes objets abstraits, les mêmes bouteilles et les mêmes verres, en tant que fragments d’un même monde, réunis en des ensembles qui nous frappent par leur mélange d’humour discret et de fragile beauté : tout simplement son style.

Mais, ces objets-fragments d’un monde offrent un autre champ à la réflexion, s’il est vrai que tout objet esthétique apparaît au premier regard comme une figure privilégiée sur un fond d’objets usuels auxquels il est lié, mais dont il se sépare. Or la « figure », dans l’œuvre de Nathalie Du Pasquier, c’est l’objet usuel métamorphosé, et le fond, chez elle, est largement constitué d’exemples de ce même objet usuel qu’elle place volontiers dans son environnement personnel. La visite de son lumineux et bel atelier de Milan est instructive à cet égard : on y voit par exemple, immédiatement visibles ou soigneusement rangés dans un placard, la tasse à thé dont elle propose des versions monumentales dans certains tableaux, les grands gobelets à bière allemands, en faïence, dont la forme particulière l’a souvent inspirée ces derniers temps, ou encore des carafes, l’ensemble formant le « fond » de sa création.

Dès lors, le visiteur est aidé à prendre littéralement la place de l’artiste avec qui il refait l’expérience du fond comme garant de la forme parce que le monde est garant de l’objet. Devant les tableaux de Du Pasquier, nous sommes invités à méditer sur le fait que la distinction de la figure et du fond consacre, dans la perception, à la fois l’indépendance de l’objet et la relation nécessaire de cet objet à un monde qui le constitue comme objet. Ainsi, l’objet esthétique selon cette artiste affirme qu’il vient du monde quotidien, et refuse en même temps de se laisser intégrer, par la perception, à ce même monde.

Par le moyen de la peinture dont elle connaît les secrets hérités des plus grands anciens (ce n’est pas par hasard que viennent instinctivement sous la plume, quand il s’agit d’évoquer ses tableaux, entre autres les noms de Piero della Francesca et Chardin), Nathalie Du Pasquier construit un objet esthétique exerçant un pouvoir souverain : celui qui consiste à irréaliser le réel en l’esthétisant. Rien de plus délectable, par exemple, que sa manière de rompre les blancs et de multiplier les gris, ceux des ombres en particulier, que l’on croirait volontiers fictives, mais qui fonctionnent cependant exclusivement selon les lois de sa vision.

Beauté du procédé, vertige de l’artifice : Du Pasquier, comme Piero désignant l’aplomb du fil doré dans l’abside de La Palla de Brera, le fil où est suspendu l’œuf, nous indique souvent l’endroit du tableau où se trouve la clef de sa construction. Rien ne nous empêche, en cherchant cette dernière chez elle, de goûter en cheminant la saveur de ses ocres et de ses verts, ceux surtout des carafes vides porteuses de savants reflets qui paraissent pourtant si simples. Nous éprouverons au cours de notre recherche que c’est à condition de s’incarner que l’objet esthétique apparaît dans le monde ; c’est ainsi qu’il réalise son être, preuve qu’il importe décidément à l’objet esthétique de ne pas se séparer du monde, tout en gardant impérativement ses distances. Les tasses, les gobelets et les carafes de Nathalie Du Pasquier sont bien de notre monde, et pourtant ils lui échappent. Sans doute attendent-ils que nous nous lancions à leur poursuite, en nous communiquant la certitude que nous éprouverons, dans le mouvement d’une course qui sera aussi une contemplation, des plaisirs d’une qualité rare.

Bonnard pensait avec tristesse, paraît-il, que « l’art est une passion périmée », et Malevitch avait renchéri en affirmant que l’art ne serait bientôt plus qu’un « préjugé du passé ». Les tableaux et les sculptures de Nathalie Du Pasquier ne veulent évidemment rien démontrer, mais ils montrent avec une merveilleuse clarté que les craintes de Bonnard et Malevitch étaient trop radicales en dépit des innombrables provocations « anti-art » qui ont paru leur donner raison au cours du dernier siècle : l’art n’est pas périmé, et il est toujours affaire de passion. Une passion réellement bien actuelle grâce à des artistes comme Nathalie Du Pasquier, et joyeuse de surcroît.

Jean-Luc Chalumeau